Sur une relique en Lorraine : le Saint-Foin, la Sainte-Paille ou la paille de la Sainte-Crèche
Si l’on m’avait dit que contribuer aux projets Wikimédia me ferait explorer une (maigre) partie de l’histoire religieuse de la Lorraine, et surtout écrire un billet sur la religion sur mon blog… Oui, non, en fait, plus rien ne me surprend à force.
Laissez-moi vous faire découvrir une sainte relique dont vous n’avez probablement jamais entendu parler, qui fut présente en nos belles terres Lorraines, et dont le prestige pourrait égaler celui de la relique de notre cher Saint Nicolas qui sommeille en la basilique de Saint-Nicolas-de-Port…
Tout d’abord, un peu de contexte : j’ai, dans quelques heures (au moment où j’écris ces lignes), une soutenance de mémoire de Master à assurer ; alors, pour profiter d’un moment de détente productive, j’ai rejoint mon rendez-vous favori du mercredi soir : le live Twitch de Lucas Lévêque (alias Lyokoï), ami et wikimédien, qui consacre quelques heures à partir de 20h à contribuer et partager son expérience.
Ce soir-ci, le titre était particulièrement attirant : “Le puzzle de Jésus Christ dans Wikidata ! :D”.
Vous le pressentez déjà en ayant lu jusqu’ici et si, contrairement à moi, vous avez quelques connaissances sur le dogme religieux chrétien et son histoire. Mais, pour la faire courte : durant le Moyen-Âge est apparu un véritable “marché aux reliques”. Des reliques de saints canonisés, que ce soit des objets qu’ils aient touchés, portés, voire des parties de leur corps. Mais les plus prestigieuses étaient bien sûr les reliques de Jésus-Christ. Tant et si bien que, comme je l’ai découvert lors de ce live, il existe trois (ou quatre?) cordons ombilicaux, reliques du Christ. Pas des morceaux partagés entre plusieurs églises : plusieurs cordons ombilicaux. Ainsi doté du don d’ubiquité, le cordon ombilical de Jésus serait ainsi, pour la France, à la fois conservé à Châlons-en-Champagne (Saint Nombril de Châlons-en-Champagne sur Wikidata) et à Clermont-Ferrand (Saint Nombril de Clermont sur Wikidata). Plus impressionnant encore : le premier serait détruit, tandis que le second… et bien on ne sait pas grand-chose sur le second…
Mais je digresse, puisque ce live m’a mené sur une surprenante quête…
Et tout a commencé par le livre de Philippe Delorme dont Lyokoï nous a fait lecture pour introduire le sujet du live : Théories folles de l’Histoire, 2016, aux éditions Presses de la Cité.
Dans ce livre sont relatées l’existence et l’histoire de plusieurs reliques de Jésus-Christ. Les reliques dites “principales”, autrement dit le corps de Jésus, et les reliques que Jésus s’est contenté de toucher. Et l’une retint mon attention : il y est dit que la paille sur laquelle Jésus naquit était une relique vénérée en Lorraine.
En Lorraine ?!
Où ?! et quand !?
Ni une, ni deux, me voilà lancé en quête du Saint-Foin (ou de la Sainte-Paille, ou encore de la paille de la Sainte-Crèche, le nom n’est pas particulièrement fixé…) !
Les recherches sur Internet sont d’abord infructueuses, avant de tomber sur un ouvrage de Jacques Collin de Plancy sur Internet Archive : Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses, 1821.
Je vous en cite deux passages :
[De la crèche de Jésus-Christ]
Nous avons déjà dit qu’on honorait en Lorraine le saint foin qui fut mis dans la crèche, sous le corps de Jésus naissant [Voyez François d’Assise, dans ce dictionnaire].
— Collin de Plancy, “Jésus-Christ” dans Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses, 1821, vol. 2, p. 44, consulter sur Internet Archive.
Un jour de Noël, voulant produire de l’effet, [François d’Assise] fit mettre du foin sur l’autel, amena un bœuf et un âne, chanta la messe et prêcha sur la naissance de Jésus-Christ, qu’il appelait l’enfant de Bethléem. Le peuple fut si frappé de cette cérémonie, qu’on emporta comme une relique le foin sur lequel il avait dit la messe. Ce saint foin guérissait les maladies des bestiaux et des fidèles.
— Collin de Plancy, “François d’Assise” dans Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses, 1821, vol. 1, p. 326, consulter sur Internet Archive.
Nous avons donc là un récit d’un Saint-Foin vénéré en Lorraine, malheureusement sans plus de précision géographique.
Il est important de préciser qu’on n’entend pas ici “Lorraine” pour son acception de région administrative jusqu’en 2015. Je ne vais pas vous faire tout un cours d’histoire : on peut raisonnablement penser que “Lorraine” désigne ici, a minima, le territoire du duché de Lorraine (couvrant la majorité des Vosges et de la Meurthe-et-Moselle actuelle, ainsi que la partie nord-est de la Moselle et le Saarland frontalier allemand). Si on lui adjoint le duché de Bar et les Trois-Évêchés, on obtient un territoire légèrement plus grand que la Lorraine contemporaine, car elle absorbe des petits morceaux de la Haute-Marne, de la Haute-Saône, de la Belgique et du Luxembourg.
Quant à la nature du Saint-Foin lui-même, Collin de Plancy nous laisse dans l’incertitude : est-ce le foin de la crèche qui a vu naître Jésus, ou le foin du prêche de Saint François d’Assise ?
En réalité, j’ai omis de vous retranscrire une note de bas de page de l’article sur François d’Assise :
On adorait à Gênes, dans quelques églises de Lorraine et ailleurs, certaines petites bottes du saint foin qui était dans la crèche où naquit Notre Seigneur. (Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. 38.)
— id.
Le Saint-Foin était donc présent et célébré à Gênes, en Italie, mais aussi dans quelques églises de Lorraine. Cependant, cette note de bas de page ne vient pas confirmer le propos du prêche de François d’Assise.
Cet ouvrage de Estienne s’est révélé bien plus facile à trouver, maintenant qu’il suffisait de tirer le fil.
Henri Estienne, fils de l’imprimeur et lexicographe Robert Estienne (qui a écrit le plus ancien dictionnaire latin et français en 15391 !), a vécu au 16e siècle. Je me permets donc de reporter ici le contenu de son ouvrage en modernisant quelque peu la typographie. Si vous n’êtes pas habitué·e à la lecture du moyen français, je propose aussi une modernisation de l’orthographe plus bas, mais prenez le temps d’observer comment notre langue a évoluée ;)
On dit aussi qu’en quelques lieux estoyent mis en reliques des pots & escuelles d’aucuns saincts. Il n’a pas esté jusques à la queue de l’asne sur lequel nostre Seigneur fut porté, qu’on n’en ait faict une relique à Gennes. Et à propos de l’asne, le sainct foin aussi (c’est à dire le foin qui estoit en la creche où fut mis notre Seigneur sitost qu’il fut né) a eu grand bruit en quelque pays, en Lorraine, si j’ay bonne memoire.
— Henri Estienne, Apologie pour Hérodote ou Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, 1735 [1566], Jacob Le Duchat (dir.), tome 1, partie 2, chap. 38, pp. 229-230, consulter sur Gallica.
Et la version en français moderne :
On dit aussi qu’en quelques lieux étaient mises en reliques des pots et écuelles de certains saints. Il n’a pas été jusqu’à la queue de l’âne sur lequel Notre Seigneur fut porté qu’on n’en ait fait une relique à Gênes. Et à propos de l’âne, le saint foin aussi (c’est-à-dire le foin qui était dans la crèche où fut mis Notre Seigneur sitôt qu’il fut né) a eu grand bruit en quelque pays, en Lorraine, si j’ai bonne mémoire.
— id.
“Si j’ai bonne mémoire”, dit-il. Nous voilà bien avancés !
Cela dit, ce n’est pas étonnant que la note de bas de page chez Collin de Plancy ne venait pas étayer l’anecdote du prêche de François d’Assise, puisqu’Estienne n’en fait pas mention ici.
À force de partager mes trouvailles dans le tchat du live, Hsarrazin, contributrice sur Wikisource et archiviste, m’envoya un troisième ouvrage faisant mention du Saint-Foin. Je vous en cite le passage (là encore en modernisant l’orthographe) :
Les uns se vantent d’avoir par exemple, de la cervelle de Saint Jean, du sang de Saint Étienne, un os de la mâchoire de Saint Jaques, une oreille de Saint François, un morceau de la robe de Saint Laurens, une pantoufle de Sainte Anne, etc. D’autres soutiennent avoir en main comme un sacré dépôt, du lait de la Sainte Vierge, du Saint foin de l’étable où elle accoucha de son bien heureux fils, des larmes de Jérémie, un bout de la verge d’Aron.
— Pierre de Mesange, La Vie, les Avantures, et le Voyage de Groenland du Révérend Père Cordelier P. de Mesange, 1720, vol. 2, p. 100, consulter sur Google Livres.
Voilà donc où nous en sommes : s’il n’y a aucune certitude sur l’existence matérielle du Saint-Foin en Lorraine, il y aurait cependant eu une tradition, quelque part en Lorraine, où était vénérée une telle relique. Et encore, cela tient sur le fragile “si j’ai bonne mémoire” d’Henri Estienne, qui vient nuancer ce que Collin de Plancy reprend sans remettre en question…
Collin de Plancy qui rajoute encore plus d’incertitude sur cette histoire, en y mélangeant cette tradition ancienne et vraisemblablement présente en plusieurs points d’Europe, avec l’anecdote de la reconstitution de la Nativité qu’aurait faite François d’Assise…
Pour conclure, nous pouvons tourner nos espoirs vers de futures recherches, que je mènerai peut-être un jour (mais si quelqu’un·e s’avère intéressé·e par le sujet et plus apte à enquêter dans ce domaine, qu’iel le fasse !).
Ce qui semble prometteur, c’est d’explorer des inventaires paroissiaux. Peut-être y existe-t-il une trace de la matérialité d’une telle relique en Lorraine ? Une autre perspective serait d’explorer les mémoires de sociétés savantes et des académies de notre territoire. Peut-être un érudit local a déjà enquêté sur le sujet ?
Quant à moi, je vous laisse. Minuit se lève en haut des tours de la Basilique Saint-Epvre de Nancy, où reposent les reliques d’Èvre de Toul (d’après Wikipédia, mais réfnéc). Et je dois m’envoler vers les bras de Morphée pour ma soutenance.
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Oui, je n’allais pas faire tout un billet de blog sans au moins parler une fois de dictionnaires ! ↩︎